Olivier Gessey incarne la continuité d'une entreprise familiale ancrée dans le Médoc. Passé de 10 à 45 collaborateurs au plus fort de son activité, il dirige aujourd'hui une équipe de 30 personnes spécialisée dans la maçonnerie, la taille de pierre et le carrelage. Pendant 15 ans, 70 % de son activité était tournée vers les propriétés viticoles du Médoc. Aujourd'hui, face au ralentissement de ce secteur, il adapte son positionnement au profit des particuliers et des résidences secondaires de la côte atlantique.
Des racines familiales dans le bâtiment
Comment êtes-vous arrivé dans le secteur du BTP ?
Mon père avait une entreprise de maçonnerie. J'ai travaillé sur les chantiers durant les vacances scolaires et les vacances d'été. C'est l'environnement professionnel que j'ai le plus connu étant jeune. Petit à petit, j'ai repris l'entreprise de mon père.
Était-ce une vocation ou une évidence naturelle ?
C'était naturel. Je n'aimais pas l'école, je voulais du concret. Je me suis formé tout seul, entre guillemets, avec mon père, avec mes salariés, avec mes confrères et mes amis. J'ai beaucoup d'amis dans le bâtiment. Je me suis un peu documenté aussi, mais je me suis surtout formé comme ça, sur le terrain.
L'activité principale, c'est la maçonnerie. Ensuite, nous avons deux activités secondaires : la taille de pierre et la rénovation de façade en pierre, ainsi que le carrelage, pour les travaux de rénovation et de neuf.
Qui sont vos clients ?
Pendant de nombreuses années, nous avons travaillé pour les propriétés viticoles du Médoc. Nous continuons toujours, mais comme l'activité dans ce secteur est très faible depuis environ un an et demi, nous y travaillons un peu moins ces derniers mois. Nous avons toujours gardé une clientèle de particuliers et quelques collectivités locales. Pendant 15 ans, c'était 70 % professionnel. Maintenant, ça va s'inverser : je pense que ce sera 60 % particulier, 40 % professionnel.
Quelles spécificités techniques exige le travail en milieu viticole ?
C'est surtout le travail de finition qui est regardé. Sur le gros œuvre, le client et l'architecte sont vigilants sur la qualité des ouvrages réalisés. Il y a certaines dimensions qui reviennent toujours : celles liées aux barriques, aux passages de portes pour les engins élévateurs, aux cuves, aux réseaux sous les dallages béton pour alimenter les cuves, aux caniveaux d'écoulement des eaux, aux pentes pour évacuer les eaux dans un cuvier. Ces éléments reviennent un peu de la même manière pour chaque projet.
Avez-vous dû réaliser des ouvrages particulièrement originaux ?
Nous avons construit des murs de cuvier en béton et en pierre : une paroi de béton, une paroi de pierre, ces deux éléments constituant le mur. C'était assez particulier. Dans une autre propriété, nous avons fait graver tout le parcellaire sur le dallage en pierre de la salle d'accueil : une pièce circulaire de 2,50 mètres de diamètre. Cela représentait les chemins, les parcelles de vigne, l'église, les bâtiments, les arbres, la route principale. Toute la propriété était reproduite sur le sol. Notre fournisseur de pierre a découpé les pierres sur mesure, un graveur les a gravées au jet d'eau, et ensuite nous avons posé l'ensemble. C'était très original.
Comment gérez-vous la rénovation du patrimoine historique ?
Dans les propriétés viticoles, il y a toujours des bâtiments qui restent. Il faut les rénover en respectant l'architecture, la couleur de l'enduit, des joints, la couleur de la pierre, le veinage, le grain. Si nous devons changer des pierres trop abîmées, nous devons respecter tout ça. Sur tous ces chantiers, il y a des bâtiments qui sont conservés et rénovés. Nous utilisons des matériaux locaux qui ont déjà été utilisés par les anciennes générations. Nous arrivons à trouver le même grain de sable, la même teinte de joint de pierre. Nous retrouvons encore dans des carrières exactement les mêmes pierres que celles utilisées dans des constructions qui ont 150 ou 200 ans pour certaines. C'est un choix à faire avant de commencer l'ouvrage. Nous faisons choisir à l'architecte et au client avant de commander les matériaux.
Travaillez-vous souvent avec des architectes ?
Oui, dès le départ du dossier. Parfois, nous travaillons déjà en collaboration avec eux lors de l'estimation de leur projet. Ils ont une estimation en tête au mètre carré, mais de temps en temps, ils ont besoin de se rassurer et nous demandent de faire une estimation. En règle générale, l'architecte a déjà été choisi par le client. Il m'est arrivé de conseiller un architecte à un client, mais ce n'est pas régulier.
Avez-vous déjà expérimenté des techniques inhabituelles ?
Nous avons fait en collaboration avec une entreprise italienne des enduits stuqués sur la façade d'un bâtiment neuf d'une propriété. Le client les connaissait grâce à des relations amicales à Rome. Il les a fait venir, ils nous ont formés, et ensuite nous avons travaillé avec eux. Nous avons aussi construit chez un client deux chais à barriques, sur lesquels nous avons réalisé des enduits avec de l'argile sur des murs en bottes de paille. C'était original, très sympa à faire. Nous ne l'avons fait qu'une fois, ce n'était pas courant, mais c'était très bien.
Quels sont vos trois défis principaux au quotidien ?
Le premier, c'est que l'entreprise reste rentable pour la pérenniser dans le temps. Bien sûr, satisfaire mes clients. Et puis former et transmettre pour avoir une continuité dans le savoir-faire de l'entreprise à travers nos salariés.
Comment assurez-vous la rentabilité de l'entreprise ?
Il faut bien chiffrer nos devis en premier lieu, bien préparer les chantiers. Ensuite, nous essayons toujours d'avoir du matériel et de l'outillage performants : récents, neufs, qui fonctionnent. C'est important pour que les employés ne se fatiguent pas et ne perdent pas de temps sur le chantier. Puis c'est à nous, l'encadrement, de bien préparer les chantiers, de bien organiser pour que tout se déroule le mieux possible et aussi le plus vite possible. C'est ce qui me permet d'être rentable.
Comment formez-vous et transmettez-vous le savoir-faire ?
Chaque année, nous avons toujours plusieurs apprentis. Cette année, nous en avons encore quatre. Des apprentis sont devenus salariés de l'entreprise, certains sont même chefs d'équipe aujourd'hui. Nous avons toujours formé beaucoup de jeunes. Nous accueillons des stagiaires tout au long de l'année, et parfois certains finissent par devenir apprentis.
Comment valorisez-vous la fidélité de vos collaborateurs ?
Vendredi dernier, j'ai remis trois médailles du travail avec un cadeau et une prime. C'est une demande que l'on fait à la préfecture à partir de 20 ans d'ancienneté dans le bâtiment, même si le salarié a travaillé dans plusieurs entreprises. Ce qui était bien, c'est qu'une personne avait fait 20 ans avec moi et 2 ans avec mon père. Mes deux collaboratrices avaient fait 20 ans avec moi puis quelques années dans d'autres entreprises pour l'une, et 25 ans dans le bâtiment pour l'autre. Ça montre qu'on sait récompenser les gens investis.
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L'évolution technologique au service de la performance
Avez-vous intégré des innovations technologiques ?
Oui, à tous les niveaux. Sur les chantiers, nous travaillons par exemple pour les implantations avec des stations équipées d'écrans. Les plans d'implantation sont réalisés sur informatique et transférés sur une station d'implantation. Cela permet de réaliser les implantations très facilement, très rapidement et d'être plus précis. Grâce à Hilti, avec la technologie Bluetooth, quand les machines ont un certain pourcentage d'usure, ils nous les remplacent automatiquement. Nous n'avons rien à faire. C'est parfait, très bien.
Nous avons aussi la géolocalisation des véhicules et engins, non seulement pour le suivi, mais aussi pour le suivi de la consommation de carburant, des contrôles techniques, des contrôles de levage pour les engins. C'est très efficace. Au niveau administratif, il y a la facturation électronique. Nous avons aussi un logiciel qui permet à chaque salarié d'inscrire son temps de travail tous les jours pour faire les bulletins de paie beaucoup plus rapidement et les remonter au comptable.
Le matériel a-t-il évolué depuis vos débuts ?
Oui, bien sûr. Nous suivons les évolutions des industriels qui nous proposent des matériaux et des machines nouvelles. Sur le matériel, il y a eu beaucoup d'efforts : les outils sont plus confortables, plus maniables, plus légers. Les matériaux ou les emballages de matériaux sont bien plus légers qu'autrefois. Il y a moins de port de charges lourdes. Il y a aussi un travail qui a été fait sur la sécurité : les salariés aujourd'hui dans le bâtiment travaillent davantage en sécurité.
Utilisez-vous des technologies comme les exosquelettes ou l'intelligence artificielle ?
Pas encore, car ces technologies ne sont pas encore adaptées à la réalité de notre métier. Nous avons testé les exosquelettes dans nos locaux, mais ils ne conviennent pas : il y a encore du travail à faire pour qu'ils répondent aux contraintes de la maçonnerie. Quant à l'intelligence artificielle, nous ne l'utilisons pas pour le moment, mais je pense que cela viendra à l'avenir, notamment pour faire évoluer certains de nos outils.
Êtes-vous confronté à des demandes environnementales ?
Oui, cela fait quelques années déjà. Nous sommes contraints d'utiliser des produits labellisés, qui sont approuvés par des laboratoires comme le CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment). Ils émettent leur avis quant à l'impact carbone et à la pollution de l'environnement. Puisque nous travaillons dans un milieu viticole, donc alimentaire, les produits doivent être le moins polluants possible. Lors des remises de réponse aux dossiers d'appel d'offres, nous avons des dossiers de plus en plus précis à remettre sur les produits utilisés. Ils doivent être labellisés.
Maintenant, on nous demande aussi de calculer notre impact carbone par rapport à nos déplacements : la proximité entre notre dépôt et le chantier, la proximité de nos fournisseurs. Il y a également des demandes sur les achats locaux. Malheureusement, le prix reprend le dessus à la fin de la négociation, mais c'est en train de changer petit à petit.
Comment calculez-vous cet impact carbone ?
Sur les produits, nous nous faisons aider par nos fournisseurs. Sur les déplacements, nous sommes aidés par un logiciel.
Un projet emblématique : le Château Escot
Quel projet vous a particulièrement marqué ?
Il y en a plusieurs. J'ai fait un projet qui a duré 3 ans, au démarrage duquel j'avais 28 ans. J'étais un peu jeune, mais j'ai été bien accompagné par mon chef de chantier qui m'a bien épaulé sur le suivi technique. C'était un projet emblématique. Nous avons construit un chai à barriques enterré, un stockage bouteilles enterré, une salle de réception.
Ensuite, nous avons eu plusieurs projets ces 10 dernières années où nous avons rénové et construit des propriétés entières. Nous en avons eu cinq ou six d'affilée qui nous ont bien occupés pendant 10 ans, avec des chantiers qui peuvent durer d'un an et demi jusqu'à 3 ans.
Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
Nous sommes en train de finaliser le Château Escot à Lesparre. Nous avons construit de toutes pièces une propriété viticole qui était en très mauvais état et pas structurée. Elle a été rachetée par trois Tchèques. Ils ont fait démolir des bâtiments existants et nous avons construit des hangars à tracteur, des locaux sociaux pour le personnel, des bureaux, un bâtiment de stockage bouteilles, un chai à barriques et un cuvier. C'est un bâtiment neuf.
Ensuite, il y avait un château dont les premières traces datent du 13e siècle, qui a été construit et modifié sur 3 siècles. Nous avons rénové cette partie existante et agrandi ce château de 600 m². Au total, il y a quasiment 1 500 m² de plancher. L'agrandissement se marie bien avec l'existant parce que nous avons reproduit l'architecture. Tous les encadrements en pierre, tous les éléments en pierre qui étaient sur l'existant ont été reproduits sur la partie neuve. Nous avons refait tous les enduits pour qu'il y ait une harmonie au niveau des couleurs et des matériaux. Le charpentier couvreur a fait de même avec les ardoises, les charpentes, les couvertures en ardoise, des tours, des tourelles et des tours carrées. C'est un projet magnifique.
Combien de temps a duré ce chantier ?
Il a démarré en juin 2024. Nous avions au maximum 25 personnes sur place, salariés et équipes de sous-traitants fidèles depuis longtemps qui travaillent tout le temps avec nous. Ils sont toujours là, avec le sourire en plus.
La vision, c'est toujours la même : je ne veux pas la développer en la grossissant, parce qu'il faudrait que je me déplace, que j'aille sur d'autres secteurs géographiques. Ce n'est pas qu'il n'y a pas de chantiers intéressants ailleurs, mais plus on se déplace, moins on est présent. Moi, ce que j'aime bien, c'est d'être au contact de mes salariés, de savoir si tout va bien, de voir si tout se déroule bien pour nous, pour le client et pour l'architecte, pour satisfaire tout le monde. C'est pour ça que je n'ai pas envie de faire grossir l'entreprise, mais plutôt de la pérenniser telle qu'elle est. Il faut former des gens pour pouvoir les embaucher et les garder. Ce n'est pas impossible, mais c'est de plus en plus dur.
Qu'aimez-vous le plus dans votre métier aujourd'hui ?
J'ai beaucoup été sur les chantiers, à faire de la conduite de travaux, des réunions. Ça me lasse un peu maintenant, parce qu'il faut toujours être en tension. Ce que j'aime bien aujourd'hui, c'est gérer l'entreprise et faire du commerce, chercher des affaires. J'aime bien ça. C'est ce que je préfère aujourd'hui. Avant, je préférais être sur les chantiers, maintenant c'est l'inverse.
Notre territoire, c'est une grosse campagne, donc tout le monde se connaît. Le bouche-à-oreille marche très bien et j'entretiens mon réseau à diverses occasions. Il y a aussi des chantiers qui sont au bord des routes principales du Médoc, donc tout le monde les voit. De temps en temps, des gens nous disent un petit mot, nous appellent pour faire un devis parce qu'ils ont vu un chantier qui leur a plu. Ça fait plaisir.
Quelle est votre plus grande fierté ?
C'est d'avoir développé l'entreprise, de l'avoir faite à ma main, comme je souhaitais la développer.
Les conseils d'un entrepreneur passionné
Quel conseil donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite se lancer dans le BTP ?
Il faut être passionné. Il ne faut pas penser qu'au gain, surtout au gain personnel. Il faut penser au gain de l'entreprise, c'est important. Sinon, on va droit à la faillite. Il faut être passionné et ne pas compter ses heures. J'ai repris à 22 ans. De 22 ans jusqu'à 38 ans, je faisais 70 à 80 heures par semaine. Maintenant, je me suis mieux organisé, j'en fais moins. Mais ce n'est peut-être pas une solution de trop travailler, d'accord. Mais quand même, il faut faire beaucoup d'heures pour y arriver. Il faut faire des heures de bureau et des heures de chantier pour que ça fonctionne.
Quel message transmettez-vous à vos équipes ?
C'est surtout de satisfaire le client. C’est comme ça qu’on arrive à pérenniser l'entreprise et à pérenniser leur emploi.