Jacques Gulyas, PDG de Serilec, ne mâche pas ses mots. Après 46 ans d'existence, cette entreprise familiale spécialisée dans l'installation électrique fait face à un défi qui menace sa croissance : le recrutement. Entre volonté de transmission à la nouvelle génération et difficultés à trouver des collaborateurs motivés, Jacques, accompagné de son fils Laszlo et de son directeur technique Manuel, raconte sans filtre les réalités du BTP aujourd'hui. De l'émigration hongroise à la direction d'une PME de 56 salariés réalisant 15 millions d'euros de chiffre d'affaires, parcours d'une entreprise qui refuse de baisser les bras.
Une histoire de famille et de passion
Pouvez-vous nous raconter comment chacun d'entre vous est arrivé dans le BTP et chez Serilec ?
Jacques : Je suis Jacques Gulyas, PDG de Serilec, une entreprise familiale fondée il y a maintenant 46 ans par mon père. J'ai suivi le cursus habituel : CAP, BEP d'électricien. C'était un métier qui m'intéressait vraiment, même si à côté, je faisais des cours de comédie et du théâtre. Je voulais être comédien, j'ai fait des spectacles de rue et tout un tas de choses. Après, j'ai fini par rejoindre mon père. Il m'a dit "écoute, je démarre et on verra". Deux ans après, je l'ai rejoint. Depuis, on a bossé ensemble pendant 44 ans. Il m'a transmis l'entreprise il y a 30 ans, et je continue maintenant.
Manuel : Moi, c'est Manuel, responsable technique chez Serilec avec 10 ans d'ancienneté. Je n'ai pas du tout fait d'études dans le BTP à la base. J'étais dans le commerce, vendeur de vêtements. À un moment, ça s'est arrêté et je me suis retrouvé à chercher du travail. Je me suis dit : s'il y a bien un secteur où il y aura du boulot tout le temps, c'est le BTP. Je suis retourné à l'école à 25 ans pour faire mon CAP. J'ai démarré vraiment tout en bas de l'échelle pour en arriver aujourd'hui directeur technique. Produit brut terrain.
Laszlo : Pour ma part, je suis Laszlo Gulyas, le fils de Jacques. J'ai fait une école de commerce et je me suis dirigé sur les fonctions commerciales. J'ai travaillé dans l'aménagement d'espace, puis chez GRDF pendant 3 ans sur la décarbonation. Après, j'ai décidé de rejoindre l'aventure familiale. Il y a 6 mois maintenant, j'ai rejoint Serilec pour aider à développer la société sur la partie marketing, commerce et process.
L'activité de Serilec, c'est l'installation électrique : courant fort, courant faible et sécurité. On fait aussi la détection incendie, du contrôle d'accès, de l'hypervision. En fait, dès qu'il y a un bout de câble, on est là. On a aussi une deuxième activité : un atelier de câblage où nous réalisons des tableaux électriques pour nous et pour des confrères également. Nous nous concentrons principalement sur l'hôtellerie, notre spécialité phare. Notre expertise s'étend également au tertiaire, comme les écoles et les boutiques.
"On trouve personne pour bosser" : le défi numéro un
Quels sont vos principaux défis actuellement ?
Jacques : Le recrutement, c'est une catastrophe totale. C'est un des enjeux majeurs de la société. Le problème aujourd'hui, c'est que les gens viennent bosser mais ils auraient pu être charcutiers, plombiers ou vendeurs de frites. Ils ne sont pas passionnés par leur métier. Quand je suis rentré dans l'électricité, c'était une passion. J'adorais l'électricité, j'adorais l'éclairage. En 45 ans, nous avons formé 38 apprentis. Un seul d'entre eux est resté électricien au sein de notre équipe et y travaille encore aujourd'hui. C'est une pénurie de main-d'œuvre épouvantable. Le gros souci aujourd'hui, c'est que les gens n'acceptent plus aucune responsabilité.
Comment cela impacte-t-il votre développement ?
Jacques : C'est le recrutement qui nous empêche de développer la boîte. On a un plafond de verre. Demain, si vous me rentrez encore 10 millions d'euros de travaux, je le fais avec qui ? On est complètement bloqués. Il y a plein de projets qu'on pourrait éventuellement faire. Je pourrais même faire encore plus de commercial, ramener encore plus de boulot, mais je n'ai personne pour faire le travail. Ils m'ont dit : "Vous n'avez pas le même problème que les autres. Les autres ne trouvent pas de boulot mais ils ont du monde." Envoyez-moi le monde et moi je fais le boulot !
Laszlo : C'est notre inquiétude dans les 10 ans à venir. Mon père sera peut-être à la retraite, mais dans 10 ans, on ne sait pas avec qui Manu et moi on va travailler.
Numérisation et adaptation : des outils pour survivre
Comment votre entreprise a-t-elle intégré le numérique et les nouvelles technologies ?
Laszlo : Mon père a intégré un logiciel depuis 2018 qui nous permet de suivre tout le planning chantier, de communiquer entre chaque utilisateur, de l'ouvrier jusqu'au chargé d'affaires. Quand le Covid est arrivé, on était déjà prêt. On était déjà hyper autonomes sur plein de sujets. On n'a pas eu besoin de restructurer la boîte.
Jacques : On avait déjà une autonomie totale entre les chargés d'affaires, les chefs de chantier. Ce logiciel nous a permis de ne pas planter l'année Covid.
Laszlo : Là, on est en train d'implémenter toute la partie gestion des heures. On les digitalise via cette application. Pour la partie IA, on s'en sert pour résumer ou faciliter la lecture de certains dossiers CCTP, l'analyse des pièces écrites de marché. Personnellement, je gagne beaucoup de temps avec l'IA. On l'utilise aussi pour la rédaction de nos mémoires techniques. L'objectif cette année, c'est de faire un audit pour voir où est-ce qu'on peut encore gagner du temps grâce à des outils.
Virgin Megastore, Lacoste et Center Parcs : des chantiers qui marquent
Y a-t-il des chantiers ou des clients qui vous ont particulièrement marqués ?
Jacques : J'ai un client qui m'a particulièrement marqué, c'est Virgin Megastore. Les 54 magasins nationaux, c'est nous qui les avons réalisés. C'était vraiment mon client, un peu mon bébé. J'ai bossé pour eux pendant 20 ans. On faisait tous les magasins, en moyenne trois magasins par an. C'est une grande fierté d'avoir pu travailler avec ce client-là. Malheureusement, en 2012, ils ont fermé. Il y a deux autres clients dont je suis très fier : Air France pour qui on a travaillé pendant 25 ans. Aujourd'hui, on a réalisé Lacoste et Ladurée sur les Champs-Élysées. On fait aussi un peu d'artistique avec le passage Jouffroy au musée Grévin. Ma plus grosse fierté, ce qui me restera le jour où je vais partir, c'est Virgin. Je passe devant les Solidays, je vois toujours ce grand bâtiment où j'ai passé des heures et des heures dans cette boutique, et ça me fait toujours un petit pincement.
Manuel : Moi, je n'ai pas d'exemple type. Ce qui me marque, c'est en livraison, en commission, quand on se fait féliciter par tous les acteurs du chantier. On n'a jamais planté une commission. Quand on a les applaudissements à la fin, ça fait plaisir.
Jacques : Un chantier m'a particulièrement marqué, celui de Center Parcs. Je me souviens d'avoir été convoqué par la direction générale pour piloter quarante collaborateurs mobilisés jour et nuit. C'était un défi d'organisation et de planification hors normes qui a duré près de trois mois. À l'issue du projet, nous avons reçu les félicitations du client. Depuis un an et demi, nous travaillons pour eux quasiment à plein temps sur l'ensemble de leurs besoins.
Transmission et vision : passer le flambeau à la nouvelle génération
Jacques : À 2 ans, c'est continuer à transmettre notre savoir et équilibrer l'entreprise surtout. Aujourd'hui, on est sur un stade de consolidation de l'entreprise. Dans 5 ans, évidemment, pouvoir passer les rênes à mon fils et à Manu. Manu compte énormément pour moi, autant que mon fils dans l'entreprise. Mon but, c'est de retransmettre — comme mon père a fait avec moi.
Laszlo : Garder ce côté humain et ces valeurs familiales qui ont toujours animé la boîte. Les gens qui travaillent avec moi, je fonctionne à l'affect. Quand je recrute quelqu'un, si je sens bien la personne, que ça passe bien, il est recruté dans la seconde. On ne fait pas cinq étapes de recrutement. Ici, les gens sont chez eux, ils ne sont pas chez moi.
Quelles sont vos plus grandes fiertés ?
Jacques : Ma première fierté, c'est d'avoir pu reprendre le flambeau derrière mon père et d'avoir explosé la boîte. Papa est toujours en vie d'ailleurs et au courant de tout ce qui se passe. La boîte à l'époque faisait 5 millions. Aujourd'hui, on fait 15 millions. Je suis fier aussi pour des émigrés parce qu'on est quand même des émigrés nous aussi. On vient de Hongrie. On n'avait rien du tout en arrivant dans ce pays. D'avoir créé ça et de faire tourner une centaine de salariés par mois dans l'entreprise, c'est quand même une fierté de créer des emplois.
Laszlo : Je serais très fier de concurrencer des majors en restant une PME, une société à taille humaine où les gens se connaissent, où les gens s'appellent par leur prénom. On commence à être un peu dans ce statut-là parce qu'on est une grosse PME en électricité.
Adaptation et cohésion : les valeurs qui font Serilec
Comment définiriez-vous l'esprit de votre entreprise ?
Jacques : Famille, cohésion et adaptabilité définissent notre identité. Notre grande force réside dans notre capacité à surmonter chaque obstacle ; pour nous, aucun mur n'est infranchissable. Cette cohésion sociale s'incarne aussi dans mon engagement auprès de mineurs isolés. Nous les accueillons et les formons, du BTS à la licence, sans contrepartie financière. Au-delà de l'apprentissage, nous accompagnons ces jeunes étrangers auprès de la préfecture pour faciliter leur naturalisation. Les clients nous adorent. Il y a toujours un lien qui se crée avec eux. On devient vraiment des potes. C'est pour ça qu'on a une vraie fidélisation client.
Quel serait votre conseil à quelqu'un qui se lance dans le BTP ?
Jacques : Souplesse et adaptation. Puis une grosse envie et motivation. Il ne faut pas être dans le BTP pour dire "je vais dans le BTP". Il faut vraiment être passionné. Si on est passionné, on y arrive toujours. On ne reste pas figés sur une problématique, on la contourne, on trouve des solutions. C'est ça qui est important.
Un dernier message pour vos équipes ?
Laszlo : Serilec appartient à tous ses salariés. C'est le moteur de cette boîte. C'est leur maison. Ils passent la moitié de leur vie dans l'entreprise. S'ils ne sont pas bien, ce n'est pas possible. On fait tout pour qu'ils soient bien. On est une vraie boîte familiale, tout le monde est considéré dans l'entreprise. De la plus petite recrue jusqu'à la secrétaire en passant par le chef de chantier, chacun est considéré individuellement. Tout le monde a sa place. C'est hyper important.