Mathias Boissière, directeur commercial chez Ossabois, incarne une vision pragmatique de la construction hors-site. Ingénieur issu de l'École Supérieure du Bois, il a rejoint cette entreprise ligérienne il y a 8 ans après un parcours de 15 ans dans la construction bois. Depuis trois sites de production, Ossabois conçoit et fabrique des solutions constructives 2D et 3D biosourcées pour les bailleurs sociaux, investisseurs privés et marchés publics.
Le parcours d'un ingénieur convaincu par le hors-site
Qu'est-ce qui vous a amené vers la construction bois et le hors-site ?
Ma famille a historiquement été dans la construction bois et la charpente. C'est naturellement que je me suis orienté vers l'École Supérieure du Bois à Nantes. Après mes études, je suis revenu m'implanter dans la Loire avec ma famille et j'ai rejoint Ossabois il y a un peu plus de 8 ans, d'abord comme responsable d'opération, puis directeur technique, et depuis peu directeur commercial.
Comment définiriez-vous Ossabois en quelques mots ?
Ossabois est un constructeur hors-site biosourcé qui fournit des solutions 2D et 3D. En 2D, nous fabriquons des éléments d'ossature bois pour des constructions ou des façades. En 3D, nous réalisons des constructions modulaires complètes ou des éléments de bâtiment comme des sanitaires et salles de bain préfabriqués. Notre particularité ? Nous sommes le seul opérateur en France à combiner l'ensemble de ces compétences au sein d'une même entreprise.
Nous travaillons à 100 % en B2B avec des bailleurs sociaux, des investisseurs privés, de la commande publique sur appel d'offres. Notre typologie de projets va du logement à la résidence gérée, en passant par les marchés publics dans la santé, le scolaire et l'enseignement. C'est un secteur assez large.
Le hors-site : une autre façon de concevoir le bâtiment
Quelles sont justement les spécificités du hors-site ?
Le principe du hors-site est d'investir au maximum en amont du projet, avant le chantier, en termes d'études, de conception, d'organisation et de synthèse. L'objectif : intégrer le maximum de valeur ajoutée en usine et non sur chantier. Cela permet d'optimiser la qualité industrielle des produits livrés, d'optimiser le bilan carbone par une conception frugale, et de réduire drastiquement les délais d'exécution des chantiers de 40 à 60 %.
Cette réduction des délais induit mécaniquement une réduction des nuisances : moins de pollution visuelle, moins de bruit, moins de poussière, moins d'impact sur le voisinage. Nous avons également besoin de moins de compagnons sur site, donc moins d'espace pour les bases vie et les zones de stockage. Ce sont des chantiers plus rapides, plus propres et moins volumineux.
C'est un enjeu majeur. Ce que nous faisons en usine, nous le faisons dans des conditions industrielles avec une organisation planifiée sur l'année entière. Ce sont des horaires de journée, dans une ambiance de température régulée, avec des process de sécurité optimisés. Nous supprimons les aléas climatiques et les conditions parfois difficiles des chantiers. D'un point de vue sécurité et conditions de vie sociale, c'est beaucoup plus agréable.
Le hors-site coûte-t-il plus cher que le sur-site ?
C'est une idée reçue si l'on prend en compte l'ensemble des coûts associés à l'acte de construire. Le hors-site peut avoir quelques pourcents de plus sur le prix de construction brut, mais si l'on réintègre tous les avantages chiffrables — gains de délai, économies sur les grues, locations de base vie, exploitation anticipée du bâtiment — les bilans s'équilibrent, voire deviennent favorables au hors-site.
Nous avons récemment construit une résidence de tourisme dans les Alpes où il y avait effectivement quelques pourcents supplémentaires sur le coût de construction brut, mais nous gagnions un an et demi de délai pour l'investisseur. Un an et demi d'exploitation en plus faisait que finalement, le hors-site était moins cher qu'une construction traditionnelle.
Ossabois : 45 ans de pionnier du hors-site en France
Ossabois a donc été précurseur sur le hors-site ?
Absolument. Créée en 1980, Ossabois fait partie des premières entreprises de construction bois hors-site industrialisée en France. Le hors-site était dans l'ADN d'Ossabois dès le départ. Le principe était déjà de dessiner en bureau d'étude des plans qui seraient assemblés en atelier, puis de transporter et assembler ces éléments de murs, plafonds et planchers sur site.
Nous avons connu une forte croissance dans les années 2010. Suite à l'obtention d'un important marché pour la construction de villages de vacances Center Parcs, Ossabois a eu besoin d'un site complémentaire. Une usine Seb implantée historiquement dans les Vosges fermait au même moment. Nous avons saisi l'opportunité de racheter ce site près de Remiremont. Cela nous a permis d'augmenter nos capacités de production, de poursuivre notre développement et surtout de maintenir l'emploi et les collaborateurs qui étaient sur ce site.
Aujourd'hui, nous comptons environ 250 collaborateurs avec une forte part de CDI — environ 180 — complétés par des renforts intérimaires, répartis sur nos trois usines.
Des chantiers emblématiques qui démontrent la puissance du hors-site
Quels sont les projets qui vous ont le plus marqué ?
La résidence des Cibelles dans la station de ski du Corbier est un de nos chantiers les plus emblématiques. C'est le premier bâtiment modulaire bois R+9 de France : 300 modules pour un peu plus de 100 appartements, construit en 6 mois à 1 800 mètres d'altitude. Nous montions un étage par semaine.
Ce qui rend ce projet exceptionnel, c'est qu'il a été livré en décembre 2020. La production et la pose se sont déroulées pendant les cycles Covid d'avril et septembre 2020, lorsque la France était à l'arrêt. C'était le démonstrateur parfait de la résilience et des capacités du hors-site : construire une résidence en moins de 6 mois, à 1 800 mètres d'altitude, pendant le Covid, avec la crise des prix des matériaux et les confinements. Nous avions toutes les contraintes possibles et imaginables, et pourtant nous avons livré en temps et en heure.
La construction en altitude exacerbe les contraintes ?
Totalement. En montagne, nous ne travaillons pas pendant les périodes d'exploitation des stations. Le chantier se déroule hors période d'exploitation, dans des conditions climatiques compliquées, avec des délais d'exécution restreints. L'ouverture d'une résidence de vacances en hiver, si elle ne se fait pas avant le début de la saison, n'a aucun intérêt. Le hors-site permet de sécuriser ces livraisons qui ont des dates impératives.
C'est la même chose pour nos nombreux groupes scolaires et collèges. Si vous n'ouvrez pas votre école le 1er septembre, cela ne sert à rien de la livrer un mois après. Si on loupe la rentrée des classes, on a loupé le coche. Le hors-site permet de sécuriser ces livraisons qui ne souffrent aucun retard.
Nous avons réalisé un immeuble de bureaux provisoire à Monaco, entre le stade Louis II et les bureaux d'Interpol : un immeuble sur portique bois qui passait par-dessus une route, construit en 5 mois.
Sur la rénovation, nous avons réalisé plus de 11 000 m² de façades à ossature bois pour Est Métropole Habitat à Mulhouse. C'est un excellent exemple de rénovation en milieu occupé : une rénovation thermique par l'extérieur d'un parc social où nous avons amené des façades comme une seconde peau sur les bâtiments existants. Elles contiennent l'isolation, le bardage et les encadrements de menuiserie. En 6 mois de pose, nous avons participé à la rénovation thermique du bâtiment tout en maintenant les locataires occupants à l'intérieur avec un minimum de désagréments. Pas d'échafaudage, des chantiers rapides et industrialisés.
Dans la santé, nous avons récemment réalisé l'extension de l'hôpital de Villefranche-sur-Saône et le centre de consultation dentaire du CHU de Besançon. Ces deux projets sont emblématiques car ils ont été réalisés en moins de 9 mois.
Enfin, nous venons de poser la première pierre du groupe scolaire d'Orly, un projet 100 % hors-site avec un socle béton et l'ensemble des zones d'enseignement en modules, permettant de gagner près de 50 % du délai de chantier et de sécuriser une date de réception avant la rentrée scolaire.
Ossabois possède son propre bureau d'études d'environ 25 personnes composé d'un pôle ingénierie, d'un pôle méthodes et d'un pôle dessin. Notre pôle ingénierie, sous la supervision de la direction technique, gère chaque année entre 5 et 10 sujets de R&D, que ce soit sur le développement de nouveaux produits ou de nouveaux systèmes constructifs.
Nous avons par exemple travaillé sur l'intégration de dalles béton fines dans nos salles de bain pour gérer les siphons de sol. Nous fonctionnons en mode projet : deux ingénieurs synthétisent l'ensemble des sujets R&D et créent ensuite des équipes projets en faisant appel à tous les services — production, travaux, méthodes — selon la typologie du projet.
Comment le métier a-t-il évolué ces dernières années ?
Le marché s'est énormément industrialisé et organisé dans la conception et la modélisation 3D. Le terme « hors-site » lui-même n'était pas utilisé il y a 10 ans. Beaucoup de travail a été fait en termes de formation et d'explication auprès des maîtres d'ouvrage et maîtrises d'œuvre pour que la conception soit adaptée.
Le hors-site nécessite une façon de penser différente. Par exemple, une poignée de porte ou une butée de porte : sur un chantier traditionnel, c'est un sujet qui se pose une fois le chantier hors d'eau, hors d'air, soit jusqu'à un an après le début du chantier. En construction hors-site, on se pose cette question de la couleur et de son emplacement avant même que le premier coup de pioche soit donné sur chantier. Ce sont des questions qu'on n'a pas l'habitude de se poser, des sujets de synthèse qu'on n'a pas l'habitude de faire. En hors-site, on va être plus précis, plus pointu très tôt, mais pour gagner du temps ensuite en synthèse et en exécution de chantier.
Qu'avez-vous intégré comme nouvelles technologies ?
La construction bois hors-site est, par essence, en 3D et en BIM depuis plus de 30 ans. Nous dessinons nos structures en 3D pour les intégrer dans des programmes machines qui fabriquent et prédébitent les bois. Ce qui a changé, c'est que les corps d'état secondaires ont commencé à se mettre à la 3D et au BIM.
Nous avons également intégré la mixité des matériaux. Nous sommes constructeur bois, mais nous intégrons aussi de l'acier quand il le faut, du béton. Nous savons faire des constructions mixtes bois-béton, voire bois-béton-acier. La logique économique et écologique veut qu'on ait le bon matériau au bon endroit.
Nous utilisons des stations 3D fixes pour les implantations au sol et les relevés altimétriques. Nous commençons aussi à faire des relevés et scans de façades en 3D pour traiter en nuages de points nos bâtiments sur lesquels nous allons nous implanter ou faire de la rénovation. L'usage des drones est pour l'instant davantage à des fins commerciales et de communication qu'opérationnelles. Concernant l'intelligence artificielle, nous l'utilisons beaucoup dans la bureautique comme assistant personnel, et nous formons nos collaborateurs à son usage. Enfin, nous avons une politique zéro papier : ERP, CRM, logiciels RH, gestion des factures et notes de frais — la digitalisation est complète dans notre système de fonctionnement.
Le hors-site face aux crises et aux enjeux de demain
Qu'est-ce qui vous anime au quotidien ?
C'est d'abord un produit auquel je crois. Je pense que nous ne sommes qu'au début de la construction hors-site. Elle répond sur le papier à des contraintes que nous avons aujourd'hui, mais qui vont s'accentuer.
Le sujet de la décarbonation du bâtiment est en place avec la RE2020, et ses exigences ne font qu'augmenter. Le sujet social du travail, de la pénurie de main-d'œuvre sur les chantiers et des conditions de travail est essentiel pour notre qualité de vie. Le sujet d'un monde en polycrise et la nécessité d'avoir des chantiers maîtrisés sur lesquels on réduit les risques est crucial. Aujourd'hui, si on planifie une construction sur 30 mois, on ne sait pas quelle crise on aura, mais on sait qu'on en aura une. Construire vite, c'est aussi limiter son risque.
Nous arrivons à un marché où la contrainte devient un peu la norme. Les fonciers sont de plus en plus restreints. L'acte de construire a une acceptabilité de moins en moins forte. Il faut aller vite, être générateur du moins de nuisances possible.
Avoir des chantiers qui vont vite, c'est aussi moins se soumettre aux aléas climatiques ou géopolitiques. En 5 ans, nous avons connu la crise du Covid, puis de l'Ukraine, puis désormais de l'Iran. Il n'y a pas 12 mois qui se passent sans crise avec ses aléas sur les coûts des matériaux, le coût de l'énergie, les délais de livraison.
Le besoin d'utiliser de la ressource renouvelable, d'améliorer les conditions de travail de nos collaborateurs, d'augmenter la rapidité de nos chantiers, de réduire les nuisances associées : ces contraintes ne font que se renforcer. Le hors-site n'est pas la réponse à tout, mais une des réponses à beaucoup de ces contraintes.
Les conseils d'un directeur commercial expérimenté
Quel conseil donneriez-vous à un dirigeant qui souhaite se lancer dans le hors-site ?
Ne voyez pas le hors-site comme un simple chantier couvert : c'est une caricature dangereuse. Être constructeur hors-site, c'est devenir un industriel du sur-mesure. Cela exige de maîtriser la chaîne de valeur de bout en bout en conciliant deux mondes opposés : la souplesse du bâtiment et la rigueur de l'industrie.
Nous pilotons plus de quinze services (achats, logistique, ingénierie, production...) qu'il faut orchestrer minutieusement. Si l'on ignore cette complexité organisationnelle, on va dans le mur. Le succès repose sur l'anticipation : les contraintes d'études et de logistique, plus lourdes au départ, sont largement rentabilisées par les gains sur le chantier.
Je tiens à remercier les femmes et les hommes d'Ossabois qui relèvent, chaque jour et dans chaque service, les défis de la construction hors-site. Dans un milieu où notre modèle n'est pas encore une évidence pour tous les acteurs de la construction, chacun doit faire preuve de pédagogie et d'adaptabilité pour garantir la réussite de nos projets.
Nous avons la chance de collaborer avec des partenaires qui comprennent de mieux en mieux notre métier, mais nous faisons face à des problématiques culturelles uniques. Demander à un architecte de choisir la couleur d'une butée de porte avant même que la base vie ne soit posée n'est pas toujours bien accueilli ! C'est une tout autre façon de travailler, et nos équipes font un travail remarquable pour acclimater l'ensemble de l'écosystème à cette rigueur.